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Dérapage

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Dérapage

Pendant longtemps, le grand dérapeur de la politique française a été Jean-Marie Le Pen. On évoquait ses "dérapages verbaux" , sans plus de précisions, avec le même air vertueusement affligé que, dans les familles bourgeoisement honorable, on parle d’un cousin éloigné qui a mal tourné et qu’il n’est pas question de fréquenter si l’on ne veut pas être mis soi-même au ban de la bonne société.

Mais ce qui est encore plus intéressant à décrypter, à mettre au jour, ce sont les arrière-plans non avoués dans la pratique actuelle. L’expression figurée de dérapage suppose en effet que celui qui l’emploie connaît le chemin convenable, c’est-à-dire la vérité, dont les propos incriminés se sont écartés et sous-entend que tous les gens respectables en ont la même idée et condamnent, par conséquent, les propos dissidents. Cette utilisation du dérapage apparaît très nettement à propos d’une question récente où le mot a été abondamment employé. Il s’agit du débat sur l’identité nationale.

L’expression elle-même avait suscité les cris indignés des champions de la bien-pensance, surtout lorsqu’elle avait figuré explicitement dans les compétences d’un ministère et plus encore lorsqu’elle avait été proposée comme thème d’un débat national. Les bien-pensants ont d’abord essayé de récuser le débat, puis, faute d’y parvenir, ils ont entrepris de le récupérer en pervertissant la notion d’identité nationale, c’est-à-dire en inventant une identité à géométrie variable, désormais multiculturelle, autrement dit une notion contradictoire en elle-même. Mais la ficelle avait la finesse d’un câble, si bien que, dans le public, c’est le sens véritable qui s’est imposé et que s’est exprimé vigoureusement et majoritairement la volonté que l’identité française ne soit pas dénaturée par des apports hétérogènes massifs. C’est alors que, ne pouvant ni interdire totalement le débat, ni le détourner à leur profit, les tenants de la pensée dominante ont eu l’idée de discréditer leurs adversaires en qualifiant de dérapage tout ce qui n’était pas conforme à la vérité officielle estampillée par eux.

La notion de dérapage, telle qu’elle est utilisée aujourd’hui, n’est rien d’autre qu’une façon sournoise de pérenniser des pseudo-vérités officielles qui étouffent tout véritable débat. Donc sans nous ébattre de façon irresponsable dans la pratique des dérapages qu’on veut nous interdire, nous devons refuser de céder à cette intimidation et affirmer sans timidité toutes les vérités, même celles qui dérangent.

Retrouvez d’autres définitions dans le dictionnaire de l’UNI, rédigé par le Pr. Jacques Rougeot.

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Publié par Jacques Rougeot

Jacques Rougeot est président du comité d’honneur de l’UNI.

Jacques Rougeot est professeur de langue française à l’université de Paris IV-Sorbonne. Il est l’auteur de Guilleragues Epistolier (thèse de doctorat d’Etat, 1978) et, avec Frédéric Deloffre, de l’édition des Lettres portugaises et autres œuvres de Guilleragues (1ère éd. Librairie Garnier 1962, 2e éd. Droz) et de l’édition de la Correspondance de Guilleragues (Droz ; 1976), de la Contre-offensive (Albatros ; 1974), de Socialisme à responsabilité limitée (France-Empire ; 1981.)

Ses derniers livres sont :

- "Ah ! Laissez-nous respirer ! Contre la censure des bien-pensants"
- "UNI, 40 ans de combats, 40 affiches