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Populisme, populiste

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Populisme, populiste

Si vous cherchez dans le Petit Robert, édition de 1996, la définition du mot populisme, vous trouverez : « Ecole Littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple », et la définition s’arrête là. En effet, le mot remonte au début du XXème, et c’est le seul sens enregistré dans les dictionnaires jusqu’à la fin du siècle. Comment en est-on arrivé à l’emploi de ce mot omniprésent aujourd’hui dans le vocabulaire politique, alors qu’il n’a rien à voir avec le sens premier ?

C’est toute une histoire qui nous amène à suivre en abrégé les tribulations de la notion de peuple et les contorsions linguistiques auxquelles la gauche et la bien-pensance sont contraintes pour ne pas renier cette notion quasi sacrée, tout en prenant quelques distance avec elle, mais avec les subtilités propres à satisfaire aux obligations du politiquement correct.

Le mot de peuple, dont tout le monde se réclame prête à l’équivoque dans la mesure où il révèle des sens différents qui se répartissent entre deux pôles principaux. Il peut désigner un ensemble très unifié, l’ensemble des personnes soumises aux mêmes lois, ayant la même nationalité. C’est dans ce sens que la justice est rendue dans notre pays « au nom du peuple français ». C’est dans ce sens que De Gaulle l’a toujours entendu, par exemple quand il a fondé le Rassemblement du peuple français. A l’inverse, le mot désigne souvent une fraction, les gens qu’on pourrait appeler ordinaires, le plus grand nombre, par opposition aux couches de la population les plus élevées socialement. C’est évidemment ce sens sociologique que lui donne la gauche. Mitterrand est allé encre plus loin dans la fragmentation en se faisant le chantre et le champion du « peuple de gauche ».

Mais, dans toutes les conceptions, le peuple, officiellement, détient toujours la légitimité par excellence, il a toujours raison, ou bien parce qu’il est politiquement souverain, ou bien parce qu’il est investi d’une mission historique quasi divine, destinée à sauver et à régénérer le monde.

Pendant longtemps, la gauche a imposé comme une évidence que les « défavorisés », les « exploités », les ouvriers, les pauvres, etc., votaient à gauche, alors que les riches, les « exploiteurs », les « gros », les « bourgeois » votaient à droite.

Mais, au fil des années, cette harmonie simpliste a volé en éclats. D’abord, les ouvriers ont été plus nombreux dans les rangs gaullistes qu’au parti communiste. Le PS devenu un parti de fonctionnaires, n’a rien récupéré, le PS a périclité. Les couches les plus manifestement populaires ont déserté la gauche traditionnelle. Certains de ses membres devenus orphelins sont allés à l’extrême gauche, les autres sont allés à droite, et surtout de plus en plus à la droite de la droite.

Comment interpréter cela quand on appartient à la bonne vieille gauche ? On ne peut pas nier que les dissidents qui votent mal, fassent partie du peuple, on ne peut pas, par principe condamner le peuple, on ne peut pas, malheureusement, dissoudre ce peuple-là. Alors, on colle une étiquette avec un nouveau nom : populisme.
A vrai dire, comme nous l’avons vu, le mot n’est pas nouveau, et il a longtemps été pris dans un sens favorable. Il a été délibérément kidnappé parce que, n’étant guère employé, il a été considéré comme vacant, disponible. Mais l’opération est risquée. Imposer une tonalité péjorative à un mot de la famille de peuple, surtout quand on est de gauche, c’est jouer à contre-emploi, d’autant que la terminaison en –isme n’est pas en elle-même péjorative, contrairement, par exemple à –ace dans populace, d’ailleurs assez peu usité. C’est donc uniquement l’emploi martelé dans des contextes dépréciatifs qui donne au mot sa couleur sombre. Le Grand Robert (édition 2001) enregistre l’emploi politique, mais en donne une définition neutre : « importance donnée aux couches populaires de la société (en art, en politique, etc.) » Il n’est pas certain qu’on puisse réussir à imposer un sens péjoratif. Pourquoi dès lors, l’opération a-t-elle été lancée ?
Probablement sur le modèle de fasciste ou raciste, pour clouer au pilori, par un seul mot en leur collant une étiquette infamante, les tenants d’une attitude politique qu’on veut déconsidérer. Mais il semble qu’on ait choisi cette solution (imposer un sens péjoratif à un mot neutre par lui-même) par défaut, faute de mieux, presque en désespoir de cause.

Pratiquement, l’acharnement contre le populisme attire simplement l’attention sur le fait que les thèmes de l’insécurité et de l’immigration, combattus par la gauche, rencontrant des succès spectaculaires auprès d’un public populaire. De plus, comme techniquement, en fait d’efficacité dans la propagande, cette campagne est beaucoup moins bien conçue et conduite que les précédentes sur le fascisme et le racisme, pourrait même revenir contre ses initiateurs en boomerang, mal maîtrisé, on est amené à se demander : la gauche et les bien-pensants seraient-ils en train de perdre la main ?

Retrouvez d’autres définitions dans le dictionnaire de l’UNI, rédigé par le Pr. Jacques Rougeot.

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Publié par Jacques Rougeot

Jacques Rougeot est président du comité d’honneur de l’UNI.

Jacques Rougeot est professeur de langue française à l’université de Paris IV-Sorbonne. Il est l’auteur de Guilleragues Epistolier (thèse de doctorat d’Etat, 1978) et, avec Frédéric Deloffre, de l’édition des Lettres portugaises et autres œuvres de Guilleragues (1ère éd. Librairie Garnier 1962, 2e éd. Droz) et de l’édition de la Correspondance de Guilleragues (Droz ; 1976), de la Contre-offensive (Albatros ; 1974), de Socialisme à responsabilité limitée (France-Empire ; 1981.)

Ses derniers livres sont :

- "Ah ! Laissez-nous respirer ! Contre la censure des bien-pensants"
- "UNI, 40 ans de combats, 40 affiches

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