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Républicain

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Républicain

Républicain est un mot qui a de la chance. Tout le monde, ou presque, s’en réclame (en tout cas en France) et il n’est presque jamais pris en mauvaise part. Les royalistes les plus convaincus peuvent vilipender la République, que certains, en petit comité, appellent encore, d’un terme démodé, la Gueuse mais ils ne flétrissent pas pour autant les républicains, que personne n’appelle les gueusards. Il semble donc que toutes les fées de la politique se soient penchées sur le berceau républicain.

Pourtant, à y regarder de plus près, on se dit qu’on n’a pas assez remarqué la présence parmi elles de la fée Carabosse. C’est elle qui a jeté un sort sur ce mot trop heureux : alors que la fonction par excellence d’un mot honnête est d’être porteur d’un sens, celui-ci, à force d’être employé à tort et à travers, a fini par ne plus avoir de sens propre, pour ne plus vouloir rien dire. Cette situation est assez récente. Pendant longtemps, il a eu un véritable contenu, puisqu’il s’opposait à des mots comme royal, royaliste, monarchique, impérial, etc. Aujourd’hui que le régime républicain n’est pratiquement plus remis en cause, l’adjectif n’a plus de valeur distincte et déclarative et il aurait dû se raréfier. Au lieu de quoi, paradoxalement, il a proliféré.

En effet, puisque ce mot n’est plus propre à rien, il est bon à tout. Par exemple, il peut figurer sans aucune conséquence dans la dénomination d’un parti. Dans les dernières décennies, on a connu le Mouvement républicain populaire (MRP) ou le Parti républicain (PR) : alors que l’adjectif est censé servir d’étiquette informative, il ne donne en fait pas la moindre indication sur l’identité du parti, son orientation, sa coloration. Tout au plus laisse-t-il entendre que le parti en question est de la famille et qu’il respectera les bonnes manières.

Plus subtilement, républicain peut avoir une discrète valeur de légitimation. Ainsi, dans notre régime démocratique où l’idée révolutionnaire est toujours plus ou moins en faveur, la notion d’ordre sent un peu le soufre de l’autoritarisme. Aussi un gouvernement avisé qui est amené à réprimer une manifestation trop turbulente se pose-t-il en défenseur de « l’ordre républicain », ce qui lui confère une mission quasi sacrée et laisse entendre que les perturbateurs sont des factieux qui pourraient bien méditer quelque mauvais dessein contre la République. Qui plus est, l’ordre républicain est maintenu par des Compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui ne sauraient se confondre avec de vulgaires policiers (ceux-ci récusant d’ailleurs leur dénomination propre et ne se désignant que par l’appellation de fonctionnaires). On voit là une supériorité de notre régime par rapport à des pays tels que la Grande-Bretagne, l’Espagne, la Belgique ou la Suède, où les ministres de l’intérieur ne peuvent décemment pas proclamer qu’ils défendent l’ordre monarchique et en sont réduits à maintenir l’ordre tout court.

Enfin, l’actualité électorale fait usage périodiquement, et encore récemment, de notre adjectif dans l’expression « front républicain ». Si les mots avaient un sens, cela signifierait que le régime républicain est en danger et que des partis se regroupent pour le défendre contre des forces mauvaises qui voudraient le renverser. Noble dessein, à cette nuance près qu’aucun parti, si extrême qu’on le catalogue, ne songe à s’en prendre à la forme républicaine du gouvernement de la France. Dira-t-on que le terme de républicain renvoie, dans ce cas, par un premier glissement de sens, à des « valeurs républicaines » sous-entendues ? Outre qu’on se garde bien d’en donner une liste précise, c’est de leur propre autorité que certains s’en proclament les champions et en excluent tels ou tels autres. L’étiquette de républicain est si bien confisquée qu’on parle de « discipline républicaine » et de « désistements républicains » sans plus de rapports avec le sens propre de République. En fait, si l’on voulait préciser un peu ces fameuses valeurs, elles se confondraient sans doute à peu près avec les « droits de l’homme », ou du moins avec la conception que tentent d’imposer les penseurs conformistes. Et l’on s’apercevrait aussitôt qu’elles existent, plus ou moins répandues, plus ou moins puissantes, dans tous les pays occidentaux, quelle que soit la forme de leur régime, et que par conséquent c’est par un abus de langage qu’elles sont qualifiées chez nous de républicaines. Mais, en France, les tenants du front républicain voudraient être assimilés confusément aux Grands Ancêtres farouches de la Révolution, mais en défendant valeureusement un édifice qui n’est pas menacé.

Si l’on fait un jour une étude sur la confusion dans la pensée provoquée par la confusion du vocabulaire, le mot républicain devra y prendre place. Il a un statut enviable dans la vie politique française, où il est revendiqué, voire kidnappé, comme une caution d’honorabilité. Toutefois, si on le salue gravement quand on le rencontre, on n’a pas envie de l’inviter à sortir de son domaine proprement politique pour évoquer une idée d’excellence attirante. Son grand rival et antagoniste, « royal », prend alors une revanche éclatante. Tout peut être qualifié de royal. On n’en finirait pas d’énumérer les exemples : hôtel Royal, suite royale, domaine royal (désignant une épicerie fine) … Il n’est pas jusqu’à l’apéritif qui porte le simple nom de kir quand il se compose de vin blanc et de cassis et qui se hausse à la dignité du kir royal quand le vin blanc est remplacé par du champagne. Royal a partie liée avec le prestige social et la douceur de vivre. Il faut renoncer à l’ambition de se désaltérer d’un apéritif républicain ou de jouir du confort d’une suite républicaine dans un hôtel à l’enseigne du Républicain. Républicain est doté d’un prestige plus austère qu’il doit sans doute à son origine enracinée dans la République romaine, il y a plus de deux mille ans. Son prestige serait plus élevé et plus pur si une certaine classe politico-médiatique voulait bien redonner à ce mot son sens, tout son sens, rien que son sens.

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Publié par Jacques Rougeot

Jacques Rougeot est président du comité d’honneur de l’UNI.

Jacques Rougeot est professeur de langue française à l’université de Paris IV-Sorbonne. Il est l’auteur de Guilleragues Epistolier (thèse de doctorat d’Etat, 1978) et, avec Frédéric Deloffre, de l’édition des Lettres portugaises et autres œuvres de Guilleragues (1ère éd. Librairie Garnier 1962, 2e éd. Droz) et de l’édition de la Correspondance de Guilleragues (Droz ; 1976), de la Contre-offensive (Albatros ; 1974), de Socialisme à responsabilité limitée (France-Empire ; 1981.)

Ses derniers livres sont :

- "Ah ! Laissez-nous respirer ! Contre la censure des bien-pensants"
- "UNI, 40 ans de combats, 40 affiches