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Entretien avec Denis Tillinac

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Entretien avec Denis Tillinac

Au Puy-en-Velay, le Président de la République a évoqué les
racines chrétiennes de la France. Selon vous, que doit-elle au catholicisme ?

Entre le baptême de Clovis et le Grand Siècle, pratiquement tout ! L’architecture de notre spiritualité, de notre métaphysique, de notre esthétique, notre rapport à la féminité, à l’enfance, à la démocratie… tout a été complètement structuré par le catholicisme romain. C’est un fait historique. Pourquoi devrait-on le nier ?

Cela n’a pas toujours été aussi évident !

Il est vrai qu’il existe en France une espèce de gène qui vient de la hantise d’une religion qui chapeauterait l’ensemble du corps social. Pourtant, personne ne souhaite une théocratie en France. La distinction du temporel et du spirituel est acquise depuis longtemps et l’Eglise n’exerce plus aucune influence politique précise ; son clergé ne le souhaite surtout pas. La laïcité telle qu’on a fini par l’intégrer ne pose donc pas de problème, cependant « laïcité » cela ne veut pas dire mépris ou indifférence du fait religieux mais distinction entre le temporel et le spirituel. Comme on a l’impression que ce n’est pas aussi clair dans la religion musulmane et, que sous prétexte de ne pas « stigmatiser » nos compatriotes qui sont musulmans, on a englobé tous les problèmes sous le générique laïcité. On finit ainsi par renier, par commodité ou par lâcheté, des évidences, comme l’ont fait les dirigeants des pays européens en niant les racines chrétiennes de l’Europe. Pour clarifier ces questions, il suffirait de dire quelque chose qui me paraît évident : toutes les confessions sont égales devant la loi, elles ne le sont pas devant la mémoire.

Qu’est-ce que le catholicisme vous a apporté et continue de vous apporter ?

Il a ordonné et fait converger vers le haut un mélange d’anarchisme, de boulimie, de pulsions, de désir, de sentiments, d’appréhensions, d’aspirations qui sans l’éducation et la culture catholique aurait donné lieu à un patchwork à peu près invivable. Au mieux, j’aurai bâti une espèce de panthéisme de bric et de broc, au pire, je serai devenu cynique ou fou ou les deux. Je suis peut-être fou mais je ne suis pas cynique !

Pour moi, l’Eglise catholique, c’est trois choses : la foi chrétienne qu’on partage avec les protestants et les orthodoxes, la religiosité, l’ensemble des rituels, des offices qui déterminent une relation sensible, charnelle avec le sacré et puis, la civilisation occidentale qui a fait de moi un écrivain. Entre l’édit Constantin et le XVIIIème siècle, tout l’art occidental est un art catholique : le Paléochrétien, le Roman, le Cistercien, le Gothique, le Renaissant, le Maniérisme et le Baroque, dernier grand art catholique directement inspiré par le concile de Trente. Je dirai même que le Romantisme plus indirectement lui est redevable, c’est-à-dire à peu près tout ce que je suis et que j’essaie de condenser dans un art d’écrire un peu cistercien.

Dans votre livre, vous évoquez des personnages qui incarnent le catholicisme à leur manière : Don Camillo, Tintin ... On est loin du cathéchisme officiel. Quel est votre héros personnel ?

Don Quichotte car c’est le grand chantre de la mélancolie. La piété à la fois populaire et littéraire au cours des âges a fait de Don Quichotte un des plus grands saints espagnols. Pour moi, il y a aussi Teilhard de Chardin qui à l’époque de l’adolescence m’a aidé, non pas à garder la foi parce que je ne l’avais pas perdue (j’étais anticlérical comme tout le monde à l’adolescence), mais m’a aidé à garder la foi sans que ma raison longe les murs.

A l’UNI, nous sommes nombreux à nous sentir proche de l’esprit de la droite mousquetaire, dont vous parlez dans votre livre Le retour de d’Artagnan. Pourquoi ce livre ?

A l’époque, ce livre a été chroniqué plutôt par la presse de gauche. On sentait un malaise de la presse de droite, car on sortait d’une période où la droite s’identifiait à Reagan ou à Thatcher, occultant complètement toute une dimension qui, pour moi, est importante : le culte de la mémoire.

Etre de sensibilité de droite, c’est avoir le sens du regret, le sens du ludisme, le sens de la gratuité, le sens de l’humour, le sens de l’héritage, le sens de l’honneur…

Les héros de droite ne sont jamais les hommes politiques, ce n’est pas Jaurès, ce n’est pas Clémenceau, ce n’est pas Danton ou Robespierre, c’est Mermoz, Saint Exupéry, Tintin, Barbey d’Aurevilly, c’est d’Artagnan, ce sont les tirades du Cyrano de Rostand, « A la fin de l’envoi, je touche », « c’est intérieurement que j’ai mes élégances ». C’est ça, la droite française, un mélange de défis un peu héroïques et absurdes. Je crois que l’on sent cela confusément, on ne sait pas toujours l’exprimer et c’est très difficile de le traduire en acte politique.

Il faut en tous cas respecter la mémoire longue de la France, ce vieux pays de quinze siècles. La France n’a pas commencé en 1789 ni fini d’ailleurs ! Moi, j’englobe Jeanne d’Arc, Saint Louis, les croisades mais aussi les soldats de l’an II, la geste Napoléonienne, la geste Gaullienne.

Mon amie Marie-France Garaud dit toujours que la France quand elle est gouvernée médiocrement au jour le jour, est faite pour des bourgeois, et de temps en temps, elle est grande parce qu’elle est gouvernée par des aventuriers.
Bonaparte était un aventurier, Richelieu était une sorte d’aventurier à sa façon, le Général de Gaulle était un aventurier et ce sens de l’aventure, il est évident qu’il n’est pas facile à faire surgir dans un univers d’énarques ou de diplômés des écoles de commerce, ce qui revient au même. Ce sont les deux versants de la même médaille et il faudrait peut-être changer de médaille ! On a bien changé de monnaie !

Comment un peuple peut-il retrouver ce goût de l’aventure ?

Il est bien évident que dans un univers normalisé, mondialisé où l’évolution des sciences appliquées fabrique une humanité de plus en plus homogène, on vit une mutation aussi importante que celle de la fin de la préhistoire, quand on a fait les premiers alphabets, les premières cités, les premières façons de prier, les premières langues de Babel… et qu’on est passé de la cueillette à l’agriculture… eh bien là, c’est pareil. C’est pour ça, qu’il ne faut pas trop en vouloir ni aux politiques, ni aux intellectuels de ne rien proposer. On vit une mutation telle, que l’on n’a pas le recul qui permettrait d’avoir un Chateaubriand, un Tocqueville, ou même un Marx...
Maintenant, on cumule toutes les fins, c’est la fin de l’histoire, des histoires. Il va falloir rebondir et pour bien rebondir, il est nécessaire d’être très ancré dans sa mémoire. C’est pour ça que je suis assez réticent sur l’œcuménisme. Chaque peuple doit se recentrer sur ses fondamentaux. C’est la meilleure façon d’être fraternel et universel. Je souhaite plutôt qu’un œcuménisme au ras des pâquerettes, que les juifs, les musulmans, les catholiques, les protestants, les orthodoxes cultivent, prient, rêvent, créent avec leur propre source créatrice, intellectuelle, spirituelle. Après, une fois que l’on est bien dans sa peau, on est plus accueillant avec autrui.

Aujourd’hui, la jeunesse est un peu perdue sur ces questions, avez-vous un conseil à lui donner ?

Réussir sa vie, ce n’est pas forcément gagner de l’argent ou être célèbre par un passage à la télévision. Il faut mettre la barre un peu plus haut. Il faut qu’elle apprenne à être inactuelle. On est tellement surinformé que tout se chevauche. Je crois que c’est le moment du repli, ce n’est pas le moment d’aller patauger dans un univers que le système médiatique rend à la fois excitant, obsédant et glauque, dans un mélange de fatalisme et de surexcitation. Je crois qu’il faut savoir être un peu inactuel, prendre du recul. Qu’est ce qui va se passer dans dix ans, dans cinquante ans, dans un siècle ? Qu’est ce que tout ça peut donner ? S’il y a quelque chose de pourri, eh bien ! On le balance. Il faut en finir une fois pour toutes avec les antivaleurs soixante-huitardes, un mélange d’égocentrisme qui pour mieux s’enfermer dans sa coquille, s’enrobe de bonne conscience avec un droit de l’hommisme qui n’a pas de portée, qui n’a pas de sens, qui est une dérision de la fraternité catholique, chrétienne.

Retrouver un peu de verdeur, retrouver le sens du ludisme, de la rigolade, de la gratuité, du regret, de la nostalgie, de l’honneur, de la féminité, que les femmes soient catcheuses ou Président de la République, cela ne me dérange pas du tout, mais ce qui est dramatique, c’est de vouloir en faire des hommes au féminin.

Par rapport au mémoriel, il faut que les jeunes disent clairement : “ ras-le-bol de nous demander de nous excuser d’avoir été esclavagistes au 18ème siècle, colonialistes au 19ème siècle, collabo pendant l’occupation et tortionnaires en Algérie”. Il faut envoyez paître tout ça. Il y a eu du vrai mais pas que du vrai et de toute façon, on n’a pas à faire patauger un peuple dans la culpabilité et la repentance sinon il devient méchant.

Il faut que les jeunes réaffirment qu’ils sont fiers de notre pays, fiers de notre culture, fiers de notre civilisation occidentale et qu’ils en sont les héritiers, même s’ils ne savent pas trop comment exprimer cela dans le monde nouveau. Il ne faut en aucun cas y renoncer, il faut repartir de nos fondamentaux.

Ecrivain, ancien journaliste, ancien éditeur, Denis Tillinac a publié des essais, des récits, des romans, des chroniques, de la poésie couronnés par de nombreux prix littéraires, dont un Dictionnaire amoureux de la France remarqué par la critique.

"Toutes les confessions sont égales devant la loi, mais elles ne le sont pas devant la mémoire"

Entretien paru dans l’Action Universitaire de mai 2011

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Chargée des relations avec la presse

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