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Phobie

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Phobie

Est-ce un délit que d’avoir peur de ce qui est semblable ? Aussi bizarre que cela puisse paraître, si l’on prend les mots au pied de la lettre, la réponse à cette question baroque est oui. En effet, l’homophobie (puisque c’est de cela qu’il s’agit) est un mot composé de deux racines grecques qui désignent la peur, une peur irraisonnée et angoissante (phobie) et d’autre part ce qui est semblable (homo-). Jusqu’à une période récente, ces éléments étaient correctement utilisés, chacun dans son emploi, par exemple dans des mots comme « agoraphobie » (peur angoissante de la foule) ou « homonyme » (mot ayant la même forme qu’un autre). Dans homophobie, on trouve d’abord un glissement de sens, de peur à aversion, très répandu aujourd’hui dans des mots de même formation et surtout une absurdité étymologique, homo- étant pris comme abréviation d’homosexuel. Dans la même lignée, on rencontre aussi transphobie : aversion (au moins supposée) pour les transsexuels.

Dans l’arsenal répulsif du politiquement correct, et même du juridiquement correct, l’islamophobie occupe aussi une place au premier rang. Curieusement, la christianophobie est à peu près absente du vocabulaire bien-pensant, alors qu’il est avéré que, dans le monde entier, les chrétiens sont de loin les plus persécutés en raison de leur religion.

Les déviations linguistiques sont rarement innocentes. C’est ce qui illustre, entre autres, la prolifération des « -phobies ». Des mots comme peur, ou même aversion, évoquent des sensations ou sentiments assez ordinaires, que nous avons tous éprouvés et que nous éprouverons encore. Rien de diabolique ou de condamnable là-dedans. En revanche, le mot phobie, issu du vocabulaire de la psychiatrie, évoque, plus ou moins confusément, des réactions anormales, démesurées, inquiétantes, qui risquent donc d’être dangereuses et dont il faut préserver la société en les condamnant et en les réprimant.

Ces glissements de sens injustifiés, subreptices et irraisonnés, entraînent des conséquences pratiques extrêmement graves, en particulier dans l’ordre judiciaire. Ils renforcent une tendance pernicieuse, de plus en plus répandue, de la législation pénale qui consiste à prévoir non seulement des actes, mais des sentiments, ce qui relève d’une conception totalitaire de la justice. Après tout, j’ai le droit, ou du moins je devrais l’avoir, d’aimer, de ne pas aimer ou même de haïr qui je veux, sans que les tribunaux s’en mêlent. Là où je suis condamnable, c’est si je passe à l’acte nuisible ou si j’incite d’autres à commettre de tels actes.

Ce glissement, inadmissible et vicieux dans son principe, entraîne des conséquences encore plus graves pour ses applications de fait. En effet, si j’exprime une critique quelconque envers l’homosexualité ou l’islam (car ce sont les deux sujets réellement en cause), je suis soupçonné de malveillance, d’aversion systématique, mon jugement peut influencer d’autres personnes, qui, elles, se sentiront peut-être incitées à commettre des actes répréhensibles. Voilà un exemple, hélas ! très concret, où, à partir d’un principe faux, une logique devenue folle peut entraîner des catastrophes.

C’est par de tels procédés que, dans notre pays, la liberté d’expression se réduit comme peau de chagrin.

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Publié par Jacques Rougeot

Jacques Rougeot est président du comité d’honneur de l’UNI.

Jacques Rougeot est professeur de langue française à l’université de Paris IV-Sorbonne. Il est l’auteur de Guilleragues Epistolier (thèse de doctorat d’Etat, 1978) et, avec Frédéric Deloffre, de l’édition des Lettres portugaises et autres œuvres de Guilleragues (1ère éd. Librairie Garnier 1962, 2e éd. Droz) et de l’édition de la Correspondance de Guilleragues (Droz ; 1976), de la Contre-offensive (Albatros ; 1974), de Socialisme à responsabilité limitée (France-Empire ; 1981.)

Ses derniers livres sont :

- "Ah ! Laissez-nous respirer ! Contre la censure des bien-pensants"
- "UNI, 40 ans de combats, 40 affiches