Dictionnaire

Indignés

Partager cet article:
Indignés

Tout est parti, on le sait, d’une brochure de quelques pages intitulée Indignez-vous !, parue à la fin de 2010 et souvent réimprimée depuis lors. Son succès (plus d’un million d’exemplaires vendus) en fait un événement non seulement éditorial mais politique, même, et surtout, au-delà de nos frontières, puisque son titre a inspiré des foules importantes, par exemple en Grèce et principalement en Espagne, avec les manifestationas des indignados.

Pourtant, quand on se donne la peine (c’est le cas de le dire) de lire les quelques douze pages qui constituent la substantifique moelle de l’ouvrage, on est frappé par le contraste entre ce succès phénoménal et la médiocrité, pour ne pas dire l’indigence, du contenu, que ce soit pour le fond (on y reviendra) ou pour la forme. Réussissant à être hétéroclite et dépourvu de toute organisation malgré sa minceur, ce texte bâclé fournit un bon modèle de style pompier, assez bien illustré par les derniers mots, détachés entre guillemets et en lettre capitales : « Créer c’est résister. Résister c’est créer. »

On est d’abord tenté de chercher les raisons d’un succès aussi stupéfiant dans la faveur médiatique dont cette brochure a bénéficié. Son auteur, Stéphane Hessel sait à merveille jouer les vieux sages de la République qui, au soir de sa vie (il parle avec insistance de son âge 93 ans) appelle les jeunes générations au combat pour les grands principes dont il est le dépositaire naturel. A la fois produit d’une civilisation raffinée dont on a la nostalgie (il adore réciter des centaines de vers devant des journalistes éblouis et conquis) et engagé dans les grandes causes de notre temps, il a tout pour être l’enfant chéri des médias.

Pourtant cette complaisance médiatique est loin de tout expliquer. La potion magique de ce texte, c’est sans doute son titre. Par la forme d’abord : cet impératif est un appel ou, comme on dit, il interpelle les destinataires potentiels, qui deviennent ainsi les héros de l’aventure, alors que l’auteur semble s’effacer. Quant au sens, il est bien en accord avec un certain état d’esprit de notre temps. Il ne s’adresse pas aux facultés intellectuelles, il ne vise pas à argumenter ou à convaincre, il joue uniquement sur les fibres de la morale et de la sensibilité. L’indignation, c’est une réaction spontanée, venue du fond de l’être, contre une situation qui parait injuste, moralement condamnable. A la réflexion, il est d’ailleurs paradoxal qu’un gourou soit amené à faire naître de l’extérieur une réaction qui devrait être spontanée et interne, ce qui montre bien le caractère convenu et frelaté de cette indignation de supermarché.

Un autre avantage de cet impératif péremptoire c’est qu’il ne comporte pas de complément, ce qui laisse ouvert tous les champs d’expansion. On n’est pas seulement indigné passagèrement, comme on est content ou triste. On est un indigné, ce qui constitue une sorte d’état social, en tant que membre permanent d’une vaste confrérie qui se situe du bon côté de la barrière, celui des bons, défenseurs du bien contre les entreprises des méchants, au service du mal.

Indignons-nous donc, mais contre quoi ? Apparemment il compte sur les jeunes pour donner la réponse : « Aux jeunes, je dis : regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation ». Mais, craignant sans doute que certains jeunes ne fassent les mauvais choix, cet homme prudent leur donne immédiatement la liste obligatoire et limitatives des thèmes de leur indignation : « le traitement fait aux immigrés aux sans-papier, aux Roms ». Quant à l’auteur lui-même il consacre un long développement à son « indignation à propos de la Palestine », et il identifie « deux grands nouveaux défis :

- 1- L’immense écart qui existe entre les très pauvres et les très riches […]

- 2- Les droits de l’homme et l’état de la planète ».

Ainsi, cet homme qui prétend s’être « toujours tenu du côté des dissidents » a en fait rédigé, sous une forme bric-à-brac, une sorte de bréviaire de la bien-pensance gauchisante amplement répandue. Ceux qui ont entendu son appel, les « indignés » de toutes nationalités ont bien retenu la leçon. Ce sont en fait des gauchistes à la mode d’aujourd’hui qui, au lieu d’arborer un couteau entre les dents, jugent plus efficace de brandir la bannière d’une indignation supposée vertueuse. Les virulentes manifestations organisées par les indignados espagnols pour s’opposer par la force aux Journées Mondiales de la Jeunesse réunies à l’appel du pape Benoît XVI ont révélé la véritable nature et les véritables desseins de tous ces champions de l’indignation à sens unique.

Quant aux naïfs qui se laisseraient encore duper par cette mascarade, ils reprendraient à leur manière le rôle que leur a par avance assigné Lénine, celui d’idiots utiles.

Tout est parti, on le sait, d’une brochure de quelques pages intitulée Indignez-vous !, parue à la fin de 2010 et souvent réimprimée depuis lors. Son succès (plus d’un million d’exemplaires vendus) en fait un événement non seulement éditorial mais politique, même, et surtout, au-delà de nos frontières, puisque son titre a inspiré des foules importantes, par exemple en Grèce et principalement en Espagne, avec les manifestationas des indignados.

Partager cet article:

Publié par Jacques Rougeot

Jacques Rougeot est président du comité d’honneur de l’UNI.

Jacques Rougeot est professeur de langue française à l’université de Paris IV-Sorbonne. Il est l’auteur de Guilleragues Epistolier (thèse de doctorat d’Etat, 1978) et, avec Frédéric Deloffre, de l’édition des Lettres portugaises et autres œuvres de Guilleragues (1ère éd. Librairie Garnier 1962, 2e éd. Droz) et de l’édition de la Correspondance de Guilleragues (Droz ; 1976), de la Contre-offensive (Albatros ; 1974), de Socialisme à responsabilité limitée (France-Empire ; 1981.)

Ses derniers livres sont :

- "Ah ! Laissez-nous respirer ! Contre la censure des bien-pensants"
- "UNI, 40 ans de combats, 40 affiches

3 Commentaires

Le forum sera ouvert prochainement