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Echec scolaire, mérite, responsabilisation, sélection... Entretien avec Chantal Delsol

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Echec scolaire, mérite, responsabilisation, sélection... Entretien avec Chantal Delsol

Chaque année, 50 000 enfants sortent du primaire avec de grandes difficultés. Comment en est on arrivé là ?

A force d’abandon et de négligence. Cela n’a pas été quelque chose de subi, mais plutôt la conséquence d’une succession d’oublis et de manque de lucidité.

Dans votre livre, vous écrivez que l’école française s’adresse à un enfant idéal qui est considéré comme l’égal de l’adulte. Est-ce la meilleure façon de faire réussir chaque enfant ?

Non ! D’abord, parce que l’enfant idéal n’existe pas. On voudrait une école qui soit partout la même, alors que les enfants sont différents les uns des autres. Il conviendrait de les regrouper en tenant compte de leurs ­différences, de façon à pouvoir s’occuper spécifiquement de leurs problèmes. Traiter différemment les enfants, de façon à mieux répondre à leurs besoins, n’est pas source d’inégalité contrairement à ce que certains croient.

Pendant longtemps, on est parti du principe que l’enfant était l’égal de l’adulte. Aujourd’hui, on se rend compte que c’était très mauvais, mais il est difficile de revenir en arrière. On donnait à l’enfant sa liberté, son autonomie comme si c’était inné chez lui. Tout cela est aberrant. L’enfant, ne sachant pas quoi faire de sa liberté, va ­évidemment faire n’importe quoi. Il convient de lui ­apprendre à en faire quelque chose. La liberté c’est de la responsabilité, rien d’autre.

Est-il possible de revenir à une relation entre l’adulte et l’enfant fondée sur l’autorité ?

Je pense que cela reviendra. Sur le terrain, les professeurs le savent et dans leur classe, ils suivent ces principes de base et font ce qu’il faut.
La volonté de supprimer des notes, par exemple, vient d’un système idéologique. Ce sont des réformes que l’on essaie d’imposer d’en haut en faisant peu de cas de la réalité. Sur le terrain, je connais un certain nombre de classes où les bons points, les rubans, les choses ­anciennes sont remises au goût du jour parce que tout simplement, l’enfant a besoin de cela.

Les enseignants sont-ils correctement recrutés et suffisamment bien formés pour remplir leur mission de transmission des savoirs ?

Je pense que pour être un bon enseignant, il y a une part de don, d’envie, pour le reste le plus important c’est ­l’expérience. Tout cela, ne peut pas être consacré ou sanctifié pour toujours par un simple examen. Il faudrait pouvoir embaucher les enseignants et les débaucher, si au bout de deux ans, par exemple, on voit qu’ils n’y ­arrivent pas, malgré les aides que leurs collègues plus ­expérimentés pourraient leur apporter.

De nombreux professeurs ne sont pas faits pour ce ­métier, non seulement s’y ennuient mais en plus, ils ­dépriment ! Dans ce cas, il faut les ­encourager à changer de métier.

Pour parvenir à cela, il ne faut surtout pas que quelqu’un devienne fonctionnaire au moment où il réussit sa copie ­d’agrégation. C’est une aberration ­complète.

A-t-on les moyens aujourd’hui de prendre en compte le mérite des enseignants dans la gestion de leur carrière ?

Pratiquement pas, il existe de petites primes, de toutes petites choses. Dans les universités, par exemple, on ne prenait, jusqu’à une période récente, absolument pas en compte le mérite ! Désormais, on a instauré des systèmes de primes pour la recherche, mais en ce qui concerne l’enseignement, le barème ne le prend pas en compte. Le professeur vraiment méritant qui s’occupe bien de ses élèves et fait de la bonne recherche n’est jamais ­récompensé.

Certains enseignants se consacrent entièrement et ­pleinement à leurs élèves ; souvent ils sont ­complètement épuisés et leur travail n’est pas ­suffisamment reconnu.

Quelqu’un qui réussit très bien, qui est un grand ­pédagogue doit être payé au mérite !! Qu’on le mette dans des classes très difficiles et qu’on le paye au mérite ! Qu’on tienne compte de ça et qu’on ne tienne pas compte uniquement du fait qu’il ait réussi un concours validant exclusivement la maîtrise d’un savoir. Même si le savoir est très important bien sûr. Il faut qu’un ­enseignant soit largement au dessus de ses élèves du point de vue du savoir, sinon cela ne marche pas. Mais, si l’on n’aime pas ou si l’on ne parvient à faire passer ce savoir, à quoi tout cela sert-il ?

Vous parlez de l’autonomie des établissements comme une solution pour mieux prendre en compte le mérite.

Oui, mais quand je dis autonomie, je n’entends pas ­l’autonomie dont on parle aujourd’hui. On a seulement permis aux universités d’acheter leurs crayons à papier elles-mêmes, alors qu’avant il fallait un bordereau pour cela.

On a déconcentré un certain nombre de tâches mais je n’appelle pas ça l’autonomie. La véritable autonomie se serait qu’on puisse choisir les professeurs alors ­qu’actuellement c’est le ministère qui les recrute.

N’y aurait-il pas un moyen de responsabiliser les acteurs, enseignants et étudiants ?

Les étudiants, c’est clair ! Certains s’en ­fichent ! Ils ne viennent même pas aux examens, ou ne rendent pas leur ­mémoire. Ils sont inscrits pour la 3ème année en première année de master juste pour bénéficier de l’assurance santé. Ils font forcément perdre du temps aux enseignants à tel point qu’un collègue qui n’est ni de droite ni libéral m’a dit « si ces étudiants payaient, ils ­feraient peut-être moins les malins ».
Chaque année, on voit des choses incroyables parce que les étudiants ne sont pas responsabilisés ! Il faudrait que les étudiants paient 2 000 euros par an. Soit ce sont les parents qui paient et motivent leurs enfants, soit, ils ont une bourse au mérite.

Dans votre livre, quelques tabous sont abordés. Vous reparlez de la sélection, de la gratuité. Pensez vous que l’on puisse envisager des choses qui vont dans ce sens ?

Pour la sélection, on est en train d’essayer de mettre en place une sélection sans sélection. On appelle cela “l’orientation active”. Les facs essaient de recevoir un par un un certain nombre d’étudiants qui rentrent en première année, ce qui constitue un gros travail. Elles regardent les dossiers et essaient de les conseiller et de les orienter ailleurs si leurs dossiers ne sont vraiment pas bons. Alors ­évidemment, dans cette procédure, on ne peut rien forcer mais on peut ­essayer de conseiller et de persuader.

Ils espèrent ainsi qu’un certain nombre d’étudiants partiront en BTS. Il n’y a rien de honteux à s’inscrire en BTS. On trouve du travail avec un BTS tandis qu’avec une licence d’histoire, de philo ou de psycho on n’en trouve pas.

Voilà, ce qu’on essaie de mettre en place à l’université, mais ce n’est pas ce que j’appelle de la sélection. Il faudrait être un peu plus directif.

Justement, pensez-vous qu’ avec “l’orientation active” en 1ère année, on puisse aller au-delà notamment en réorientant aussi une partie des moyens à de nouvelles filières plus professionnalisantes ?

C’est très compliqué, parce que les professeurs ne veulent pas aller dans ces filières. Or, si on a des filières qui maigrissent dans les universités et qui grossissent dans les IUT, je pense, en effet, qu’il faut donner plus de moyens aux IUT. Ce qui signifie qu’un certain nombre d’enseignants ­devront aller dans les IUT, mais mes collègues préfèrent enseigner en ­master. C’est ainsi, qu’à l’université, on maintient certains masters qui ­n’accueillent que 3 ou 4 élèves. Il y a, effectivement, un problème de ­réorientation des moyens.

A quelques mois des élections présidentielles, faut-il être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de l’université, de l’éducation et de l’école ?

Je vous avoue que je ne suis pas très optimiste dans ce domaine. Je suis ­optimiste de manière générale parce qu’au fond nous ne sommes pas le dos au mur. J’ai une grande confiance en nos capacités. Je vois l’équipe actuelle qui a fait pas mal de choses, des choses difficiles. Evidemment on est très très loin de ce qu’on pourrait attendre mais en même temps je sais que c’est très difficile. Si cette équipe gagne à nouveau, elle va continuer à faire son travail. Si les socialistes sont au pouvoir, nous sommes fichus dans ce ­domaine, on va repartir dans l’abondance des fonctionnaires qu’on va ­réembaucher.

Paradoxalement, la crise actuelle ne peut-elle pas nous donner un espoir et mobiliser des énergies pour changer les choses ?

Je suis tout à fait d’accord. Je pense que la nécessité peut nous pousser à devenir plus efficace, mais cela va passer par des révoltes sérieuses. Mais de toute façon on ne pourra plus très longtemps avoir l’argent nécessaire pour financer cette pléthore de fonctionnaires.

Chaque année, 50 000 enfants sortent du primaire avec de grandes difficultés. Comment en est on arrivé là ?

A force d’abandon et de négligence. Cela n’a pas été quelque chose de subi, mais plutôt la conséquence d’une succession d’oublis et de manque de lucidité.

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Chargée des relations avec la presse

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