Valeurs Actuelles n° 3560 paru le 18 Février 2005
L’école entre manifs et manip’
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Les lycéens qui manifestent vont contre leur intérêt. Les syndicats qui les encadrent espèrent bien affaiblir le gouvernement. “Valeurs Actuelles” révèle les dessous politiques de ce jeu de dupes.
Pas facile d’être ministre de l’Éducation nationale ! Après Lionel Jospin, François Bayrou, Claude Allègre et Luc Ferry, confrontés en leur temps aux caprices du “mammouth”, François Fillon en fait aujourd’hui l’amère expérience : il a retiré, contraint et forcé, la réforme du baccalauréat dont les lycéens ne voulaient pas. Le ministre de l’Éducation n’est pourtant pas homme à reculer : on lui doit la réforme des retraites (lire notre portrait page 18). Dans cette affaire, il n’a pas cédé à la rue mais à la “raison” politique : il y a, dans quelques mois, un référendum sur l’Europe que l’Élysée ne veut pas perdre. Les manifestations de lycéens ne sont pas le meilleur moyen de le préparer : Jean-Pierre Raffarin le lui a répété. François Fillon croyait pourtant avoir tout prévu. Son projet de loi sur l’école (dont la réforme du bac n’est qu’un détail) emprunte beaucoup au rapport Thélot, présenté l’an dernier à l’issue d’une consultation nationale longue d’un an. Tous ceux qui le critiquent ont été associés à sa préparation : les syndicats d’enseignants, les associations de parents d’élèves, les organisations lycéennes. Les professionnels de l’agitation, hostiles à toute réforme de peur d’y perdre un peu de leur pouvoir, ont d’ailleurs mis longtemps à trouver l’angle d’attaque ! Qui peut contester que l’élève doive maîtriser les savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter, connaître les grandes lignes de l’histoire de France ? N’est-ce pas par là que commence l’éducation ? Comment résoudre un problème de physique si l’on ne comprend pas son énoncé, faute de vocabulaire ? Quelle que soit leur discipline, les enseignants se désolent de l’ignorance de leurs élèves en français. Les résultats d’une récente dictée, proposée par l’association Sauver les lettres, ont souligné leurs carences en orthographe. Faut-il s’y résigner ? Qui peut contester aussi que la maîtrise d’une langue étrangère soit un atout dans une économie ouverte sur le monde ? Plusieurs études internationales ont montré que les élèves français étaient en retard sur leurs camarades étrangers dans ce domaine. « Chacun sait que la France est classée dernière des pays européens dans l’apprentissage des langues étrangères », rappelle François Fillon. Qui peut contester, enfin, la nécessité de mettre en place une procédure de soutien scolaire pour les élèves en difficulté ? de remplacer les professeurs absents ? d’ouvrir l’école sur les métiers pour que les élèves aient un emploi plutôt qu’un diplôme démonétisé ? Cent cinquante mille jeunes quittent chaque année le système éducatif sans qualification ! Le ministre de l’Éducation nationale veut les préparer à la vie active : c’est l’objet de son projet de loi. L’État doit y consacrer 2 milliards d’euros et recruter 150 000 enseignants en cinq ans, qui remplaceront ceux qui partent à la retraite. Ne pouvant s’opposer à ces mesures, les syndicats d’enseignants de gauche, la FSU en tête, ont d’abord dénoncé le caractère “réactionnaire” du projet de loi : rétablissement du redoublement, retour à des méthodes éprouvées (lecture, récitation, dictée...). Sans convaincre les lycéens de descendre dans la rue - jusqu’à ce qu’ils trouvent enfin la faille : la réforme du bac.
Le contrôle continu n’aurait représenté que 20 % de la note.
François Fillon envisageait de limiter à six le nombre d’épreuves terminales, et de valider les autres matières par un contrôle continu ou par un contrôle en cours de formation en première et en terminale. Rien de bien méchant ni de très nouveau : les épreuves sportives au bac sont déjà soumises au contrôle continu, qui est aussi très répandu dans les filières technologiques et professionnelles. Aucun bachelier ne s’en est jamais plaint ! Le ministère de l’Éducation y voyait un avantage : en terminale, le troisième trimestre est amputé de plusieurs semaines en raison de la préparation du bac. Alléger l’examen de quelques épreuves, c’était augmenter le temps scolaire et diminuer la facture. En 2004, le bac a mobilisé 40 000 enseignants et 126 000 examinateurs, qui ont corrigé quatre millions de copies ! Coût annuel pour la nation ? 45 millions d’euros !
Les syndicats d’enseignants - dont certains menaçaient de boycotter le bac en 2003 - ont aussitôt affirmé que le diplôme y perdrait son caractère national. Selon eux, certains lycéens auraient pu souffrir de la réputation de leur établissement, les employeurs privilégiant les bacheliers issus des “bons” lycées... L’argument ne tient pas une minute : le contrôle continu n’aurait représenté que 20 % de la note finale et le bac permet dans tous les cas d’accéder à l’université. N’empêche, la manip’ marche à chaque fois ! Les syndicats tiennent leur pouvoir de l’extrême centralisation du système. Il suffit d’accuser un ministre de mettre en cause le caractère national de l’Éducation pour jeter dans la rue des milliers d’enseignants. C’est ce qui s’était passé en 2003, lors du transfert aux régions des personnels techniques et des psychologues scolaires, les fameux copsy. C’est ce qui se passe aujourd’hui.
À ceci près que les syndicats (notamment la FSU et la CGT) préfèrent laisser les élèves manifester cette année : le mouvement de 2003 a coûté aux enseignants grévistes une partie de leur paie. Les lycéens, eux, n’y perdront rien, sinon quelques heures de leur temps. Et qu’importe si les jeunes manifestants ne croient pas vraiment aux slogans qu’ils ressassent : la plupart s’amusent beaucoup à défiler, excités par des organisations lycéennes qui savent fort bien ce qu’elles font.
Le programme des comités d’action lycéens vaut le détour : retrait du “plan Fillon”, pas de policiers ni de patrons dans les lycées, égalité entre les établissements, etc. Normal : créés pendant les grèves du printemps 2003, les Cal, présents dans plusieurs dizaines d’établissements parisiens et de banlieue, sont liés aux Jeunesses communistes révolutionnaires (trotskistes).
Plus intéressante est la rivalité entre les deux organisations les plus connues, l’UNL (Union nationale lycéenne) et la FIDL (Fédération indépendante et démocratique lycéenne). Elles se disputent le leadership du mouvement, bien qu’elles ne comptent guère d’adhérents... Tout les pousse à la surenchère. Les élections des représentants lycéens au Conseil supérieur de l’éducation se dérouleront en mars. Trois sièges sont en jeu. La FIDL espère prendre sa revanche sur l’UNL qui l’a supplantée depuis quelques années. L’Uni-Lycées (droite) sera elle aussi en lice : elle dénonce la démagogie des deux autres organisations.
Mais ces appétits électoraux n’expliquent pas tout. La FIDL et l’UNL sont liées à deux courants distincts du PS. La FIDL a été créée en 1987, après les manifestations étudiantes contre la loi Devaquet, par d’anciens militants de SOS-Racisme proches de Julien Dray, aujourd’hui député socialiste de l’Essonne. Elle fait appel, dans les manifs, au service d’ordre des “potes”. Dans les lycées, bon nombre de ses jeunes adhérentes militent aussi dans l’association Ni putes ni soumises. Porte-parole de la FIDL en 1998, vice-présidente de SOS-Racisme, animatrice de la marche des jeunes femmes des banlieues, Loubna Meliane, 28 ans, utilise son émission sur Fun Radio pour encourager les lycéens à manifester. L’actuelle secrétaire générale de la FIDL, Coralie Caron, se dit « de gauche, c’est sûr », mais elle prétend n’avoir pas choisi entre ses différents partis : à 18 ans, « j’ai encore le temps d’y réfléchir »... L’UNL a vu le jour en 1994, à l’occasion du mouvement lycéen contre le contrat d’insertion professionnelle (CIP) proposé par Édouard Balladur. Elle a moins d’expérience que la FIDL. Sa présidente, Constance Blanchard, 17 ans, a participé l’an dernier au congrès socialiste de La Rochelle. Les jeunes militants de l’UNL sont réputés proches de Jean-Luc Mélenchon qui milite avec Henri Emmanuelli pour le “non” au référendum sur l’Europe. Lors de la consultation interne au PS, les étudiants de l’Unef ont fourni le gros des jeunes militants pour le “non”. Ils assurent aujourd’hui l’animation des cortèges de l’UNL. Les lycéens récusent pourtant toute manipulation ou récupération politique, mais ils ne craignent pas la contradiction. L’UNL exige depuis longtemps une réforme du baccalauréat : « Nous proposons que cette institution intègre une partie de contrôle continu, de façon importante mais pas majoritaire, lit-on sur son site Internet. Une telle réforme permettrait d’éviter le bachotage et de valoriser les élèves qui travaillent tout le long de l’année. » C’était exactement le vœu de François Fillon...
Fabrice Madouas
Valeurs actuelles
| revenir à la rubrique | Publié le lundi 21 février 2005 |
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