Bilan de Parcoursup : « La sélection par le découragement »

Bilan de Parcoursup : «La sélection par le découragement»

TRIBUNE - Olivier Vial décrypte les statistiques produites par le gouvernement concernant le dispositif d’orientation des bacheliers et dénonce un système d’enseignement supérieur complètement grippé.

« Je ne crois les statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées ». Nul doute qu’à la veille de la publication du bilan de Parcoursup, Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a fait sien ce conseil de Winston Churchill. Depuis des semaines, ses services s’emploient à tordre les chiffres pour présenter un visage acceptable du dispositif. Si la ministre peut afficher que seuls 3 000 lycéens sur 810 000 inscrits se retrouvent sans affectation, c’est parce que le ministère a réussi à sortir 220 000 bacheliers des statistiques : 40 000 jeunes ont ainsi été classés comme « inactifs » et 180 000 autres ont fini par abandonner la plateforme. En réalité, Parcoursup a écarté près de 27 % des personnes qui s’y étaient inscrites. Une réforme qui laisse plus d’un quart des bacheliers au tapis peut-elle sérieusement être présentée comme une réussite ?

Au delà des cas de ces jeunes qui le jour de la rentrée, quelque fois après avoir emménagé dans une nouvelle ville, se sont retrouvés affectés dans des diplômes qui n’existaient plus, l’algorithme de Parcoursup a produit de nombreux effets pervers dans la procédure d’orientation et de sélection des candidats.

La transparence promise, qui devait permettre aux futurs étudiants de choisir leur cursus en étant mieux informés des débouchés et des taux de réussite, a cédé la place à une opacité au moins aussi importante qu’avant la réforme. Les taux d’insertion professionnelle par diplômes restent inconnus, quant aux attendus affichés par filière, ils sont tellement vagues qu’ils n’ont été d’aucune utilité pour les bacheliers. Comment un impétrant juriste peut-il s’auto-évaluer et savoir s’il est suffisamment « ouvert sur le monde » et qu’il dispose des « aptitudes au raisonnement conceptuel » pour réussir en droit ? Certaines universités ont précisé leurs attendus, mais la plupart ont préféré entretenir le flou et ainsi garder leurs critères de sélection secrets.

La patience aura fini par remplacer le mérite.

Par ailleurs, à force de vouloir entretenir cette fiction consistant à faire croire que tous les établissements scolaires se valent et qu’ils évaluent tous leurs élèves de la même façon et selon le même barème, un autre biais est apparu qui a pénalisé les meilleurs lycées et leurs élèves. En effet, faute de pouvoir se baser sur un classement des lycées, de nombreuses universités ont simplement choisi leurs candidats sur la seule base des moyennes obtenues en contrôle continu. Or, tout le monde reconnait que les écarts de notation entre établissements sont importants et que, souvent, plus le lycée est prestigieux, plus la notation est stricte.

Quant à la suppression de la hiérarchisation des vœux, elle a conduit à une saturation complète du système. Les files d’attente et les délais d’affectation se sont allongés dans de telles proportions qu’ils expliquent une part non négligeable des abandons. Le cas des filières sélectives est ici révélateur. En effet, 68 % des vœux formulés sur la plateforme concernaient ces filières. Les demandes ont progressé de 26 % en IUT, 15 % en BTS et de plus de 12 % en classe préparatoires. Malgré cela et pour la première fois, ces filières ont connu de grandes difficultés de recrutement. Début septembre, il restait plus de 21 000 places en BTS, pourtant réputés pour leur caractère professionnalisant, et 6 000 en « prépas ». Ces retards ont entraîné des problèmes logistiques tant pour les établissements qui ne connaissaient pas, au moment de la rentrée, le nombre d’inscrits qu’ils allaient accueillir, que pour les élèves, qui ont pour certains eu moins de 24 heures pour emménager près de l’établissement dans lequel ils venaient d’être acceptés. Plus grave, l’orientation par défaut qui est, depuis des années, l’une des causes majeures de l’échec des étudiants vient de se retrouver renforcée par une forme de sélection par découragement. En voyant, pendant des semaines, qu’ils n’avaient pas d’affectation dans les établissements qu’ils espéraient ou qu’ils étaient relégués dans les profondeurs des listes d’attente, de nombreux bacheliers ont fini par renoncer à leur choix initial pour se tourner vers des licences universitaires. Cet engorgement des filières sélectives est la conséquence directe de l’absence de hiérarchisation des vœux. Certains candidats ont maintenu jusqu’à la fin l’ensemble de leurs vœux pour ne choisir qu’au dernier moment la meilleure opportunité, pendant que d’autres, quelquefois avec de meilleurs dossiers, abandonnaient. La patience aura fini par remplacer le mérite. Quant aux « prépas », elles ont finalement dû piocher dans les profondeurs des listes d’attente pour compléter leurs classes, au risque de voir le niveau baisser.

La non-hiérarchisation des vœux a entraîné une saturation du système.

Parcoursup aura réussi l’exploit « en même temps » de prouver l’engouement des jeunes pour les filières sélectives et de les affaiblir. Malheureusement, la politique menée par le gouvernement ne fera qu’aggraver les difficultés de ces filières. En effet, si l’on regarde la répartition des crédits que le ministère a mis sur la table pour créer de nouvelles places de l’enseignement supérieur, le déséquilibre est flagrant. Sur les 19 000 nouvelles places créées, 17 700 le seront dans les licences universitaires. Ces dernières ne représentent que 32 % des vœux des bacheliers mais vont représenter plus de 93 % des places créées. Ainsi, 3 000 places supplémentaires viennent d’être créées dans les filières STAPS, alors même que le nombre de vœux pour intégrer ces formations avait chuté de 16 %. Une fois encore, les places créées dans l’enseignement supérieur ne le seront ni sur la base des débouchés professionnels, ni sur celle des souhaits des étudiants mais sur celle de critères opaques, bureaucratiques et politiques. Ne surtout pas fâcher les syndicats étudiants de gauche (FAGE, UNEF ) ni la Conférence des Présidents d’Université !

Alors, comme depuis le premier jour, la ministre n’aura qu’un seul argument pour justifier sa réforme : « c’est toujours mieux que le tirage au sort ». Mais a-t-il vraiment disparu ? La réponse est loin d’être aussi évidente. Car, si l’algorithme national de Parcoursup exclut bien le tirage au sort, ce n’est pas forcément le cas de ceux mis en place par les établissements. Comment certains ont-ils fait pour choisir parmi les milliers de dossiers reçus qui remplissent les attendus fixés ? La ministre a refusé de répondre à cette question, et de jouer le jeu de la transparence sur les algorithmes locaux au nom de la « souveraineté » et de la confidentialité des jurys. Le doute est donc plus que permis ….

Mais surtout, la non-hiérarchisation des vœux et l’engorgement qu’elle a entraîné, ont poussé de nombreux candidats à renoncer à des choix pour lesquels ils avaient les compétences nécessaires et à s’orienter par défaut. A la roulette russe, ce n’est pas parce que ce sont les étudiants qui chargent eux-mêmes l’arme, que le résultat est moins injuste et cruel.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2 018/09/24/31001-20180924ARTFIG00251-parcoursup-le-bilan-la-selection-par-le-decouragement.php ?fbclid=IwAR1gQeFlu1Or-nl2dKRch1LHwmFKGZw-55CZYOR9fSe49nYpRxy1E1CpO_k

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Publié par Clément Armato

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