Valeurs actuelles : Universités, l’Islam à l’assaut des campus

Valeurs actuelles : Universités, l'Islam à l'assaut des campus

Université Paris-XIII, Villetaneuse (Seine-Saint-Denis). Dans un couloir qui part du hall d’entrée, s’alignent les locaux des associations étudiantes. Parmi elles, Avenir. Son président, Nizar Tazi, la décrit comme « une association citoyenne étudiante, non confessionnelle et apolitique, uniquement soucieuse de défendre les étudiants ». C’est pourtant à son initiative qu’à l’automne 2002 le Crous de l’académie de Créteil a décidé d’adapter les horaires d’ouverture des restos U au ramadan. Défense des intérêts des étudiants ou concession à l’islam ? Le site Internet musulman saphirnet.info, dont l’article est annoncé sur la vitrine du local étudiant, y voit « peut-être le premier pas vers l’arrivée de la viande halai dans les assiettes de nos restaurants universitaires ».
Une revendication chasse l’autre. Certaines des conférences organisées par Avenir,« en collaboration avec des associations de gauche ou d’extrême-gauche », ont porté sur la Bosnie ou la Palestine. Des charges néanmoins insuffisantes pour accuser l’association de prosélytisme islamique. La coloration religieuse est nette, en revanche, du côté des Etudiants musulmans de France (EMF), absents de Paris et de sa banlieue, mais bien implantés en province (à quelques exceptions près, dont Marseille). A la faveur d’une alliance passée avec la Fage, syndicat étudiant aconfessionnel et apolitique, l’EMF a obtenu, en décembre 2002, un élu suppléant au conseil d’administration du Centre national des oeuvres universitaires (Cnous), instance qui détermine la politique d’aide sociale étudiante : bourses, logement et restauration universitaires. L’événement a provoqué l’émoi des associations étudiantes. Dès le 3 décembre,lendemain du dépôt des listes électorales, l’Uni, syndicat étudiant de droite, avait dénoncé l’accord passé entre la Fage et ce mouvement « rattaché à l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), proche de l’organisation égyptienne des Frères musulmans ». Pour l’Uni, l’EMF association issue en 1989 de l’ancienne Union des étudiants islamiques de France, n’est rien de moins qu’ « une organisation communautariste en complet décalage avec la République française laïque, une et indivisible ». Le syndicat de droite lance aujourd’hui un appel « pour sauver l’Université laïque et républicaine » de « la montée certaine d’un communautarisme identitaire radical ». Elle relève plusieurs autres signes de, « cette inquiétante dérive », notamment les tensions grandissantes entre juifs et musulmans au sein des facultés et la passivité des administrations universitaires face à la transformation de salles de cours en lieux de prière. L’inquiétude de l’Uni est partagée, à gauche, par l’Unef : Mélanie Collet, élue sous cette étiquette au Crous (Centre régional des ouvres universitaires) de Grenoble, estime que « l’EMF a une action très positive tant qu’elle reste dans le domaine culturel ; elle organise des expositions ou des conférences intéressantes, mais on peut se poser des questions sur ses buts réels quand on voit par exemple que l’une de ses têtes de pont à Grenoble est imam à la mosquée »... Secrétaire général du syndicat musulman, Khalid Idali se défend de ces accusations. Selon lui, « l’EMF est une association culturelle qui ne s’occupe aucunement des affaires concernant le culte, pas plus dans ses statuts que dans son mode de fonctionnement ». A l’origine, explique-t-il, l’EMF voulait « démystifier l’image de l’islam et des musulmans en faisant justice des stéréotypes qui l’affectent comme l’intégrisme ou le fondamentalisme, et montrer que les musulmans ont un apport positif sur le campus universitaire ».

Festivals culturels, forums et conférences...

L’association a d’abord animé des festivals culturels, participé à des forums et organisé des conférences, puis a pris conscience « de certaines réalités, soulignées par le rapport Attali, qui estimait que cent mille étudiants vivent sous le seuil de pauvreté ». Ce constat l’a conduite à associer à sa démarche culturelle une action sociale en développant une aide alimentaire sur les campus, en promouvant le soutien universitaire et en créant des fonds d’aide mutuelle. « Il était logique que nous adoptions une démarche syndicale puisque des institutions comme les Crous gèrent, au sein des universités, ces domaines de la vie étudiante. » Khalid Idali proteste également lorsqu’on accuse l’EMF de "communautarisme" : « Au sein des conseils, nous défendons tous les étudiants, musulmans ou pas, quelles que soient leur origine, leur nationalité ou leur tendance politique. Nous accueillons aussi des étudiants non musulmans. Loin de nous replier sur nous-mêmes, nous participons à la vie universitaire, en lien avec les différentes institutions et le ministère. Nous avons toujours noué des partenariats avec d’autres associations comme Animafac, le plus grand réseau d’associations étudiantes. Pour son secrétaire général, les accusations dont l’EMF fait l’objet sont essentiellement dictées par la volonté de l’Unef et de l’Uni de protéger leur pré carré. « L’Unef nous trouvait fréquentables voilà deux ans, quand nous la soutenions ; elle s’est brusquement aperçue que nous représentions un danger pour la République, à partir du moment où nous avons eu de bons résultats électoraux ! »
Pourtant, demande Khalid Idali, n’est-il pas naturel qu’un mouvement qui dispose de onze élus au sein des Crous de Besançon, Grenoble, Limoges, Reims, Lille, Montpellier, Lyon, Nancy et Bordeaux, soit aussi représenté à l’échelle nationale ? Olivier Vial, responsable de l’Uni, ne croit pourtant pas à l’attachement proclamé de l’EMF à la laïcité, ni à l’image d’un "islam Club Med" qu’elle développe. Très structurée et bien organisée, l’association musulmane tenterait selon lui d’implanter l’islam dans les conseils de résidence universitaire qui gèrent les animations culturelles, assurent un rôle de modérateur et de maintien de l’ordre dans ces résidences. Ces inquiétudes sont partagées par Franck Fregosi, sociologue de l’islam, qui conseille de rester « vigilant sur des demandes qui porteraient sur la gestion des chambres universitaires, la mixité ou les regroupements par ethnies ».

Partiellement financée par l’Arabie saoudite

Quant aux liens que les étudiants musulmans entretiennent avec l’UOIF, il suffit, pour en vérifier la réalité, de téléphoner à cette dernière qui compte parmi les trois principales fédérations musulmanes en France, avec la Mosquée de Paris et la FNFM. On y obtient sans difficulté les coordonnées téléphoniques des dirigeants de l’EMF. Sans nier ces contacts, ceux-ci contestent toutefois le caractère fondamentaliste de l’UOIF qui demeure leur "référence religieuse". « Comme elle, affirme Khalid Idali, nous prônons un islam contextualisé, c’està-dire adapté au contexte français. Mais l’EMF est autonome et indépendante. Même si elle reste, comme d’ailleurs l’UOIF, partiellement financée par l’Arabie saoudite (à hauteur de 10000 euros par an selon Abdelkrim Amine, vice-président de l’association)... Quant aux Frères musulmans, Khalid Idali affirme ne pas voir « le rapport qui peut exister entre ce mouvement, qui existait en Egypte voilà cent ans, et une association culturelle qui travaille sur les campus universitaires ».
Voire. Pour Olivier Vial, la doctrine d’un Islam "contextualisé" dissimule « la volonté d’islamiser de l’intérieur la société française, où il faut gagner pouce par pouce le droit de vivre l’islam et de le propager, selon une stratégie qui n’est pas sans évoquer celle que l’extrême gauche a construite sur les théories de Gramsci ». Au nombre des propagateurs de cette doctrine, figure un intellectuel musulman auquel l’EMF fait volontiers appel lorsqu’elle organise des conférences : Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans. Mince visage d’intellectuel,regard vif derrière ses lunettes, Rachid Kaci, président de la Droite libre (UMP), confirme : « Cette stratégie consiste à obtenir des concessions successives de l’État français : c’est la politique des petits pas, où chaque point marqué compte. » Selon lui, la notion d’islam "contextualisé" recouvre ainsi un refus de l’assimilation à la société française, au nom de la spécificité islamique. « L’engagement des musulmans de cette mouvance au sein des universités n’est qu’un ballon d’essai. A terme, l’émergence d’un parti musulman qui drainerait les voix des cités à l’occasion d’élections plus politiques, leur permettrait de disposer d’une minorité assez forte pour influer sur la société française. » « Dans les quartiers, les fondamentalistes et les Frères musulmans sont les seuls à répondre à la forte demande religieuse des jeunes, à la fois parce qu’ils en ont seuls les moyens et que le terrain est abandonné par les associations. Ils inculquent à ces jeunes l’idée qu’ils sont musulmans avant d’être français. La seule nation qui compte à leurs yeux, c’est la Oumma, la nation musulmane. »

Les tensions sont vives au sein des facultés

Le président de la Droite libre souligne à cet égard les responsabilités d’associations comme SOS-Racisme, qui, pendant de nombreuses années, ont opposé à l’assimilation les notions d’intégration et de "droit à la différence". « Les effets du discours fondamentaliste, poursuit Rachid Kaci, se traduisent par la haine de la société, celle du juif, la référence systématique à l’islam et le refus du débat. Qui conteste le moindre aspect de la religion musulmane est considéré comme un islamophobe. Voilà quinze ans, ceux qui ne pratiquaient pas le ramadan le disaient ouvertement ; aujourd’hui ils se cachent, sous peine d’être mis au ban de la cité. De même, les jeunes filles ont de plus en plus de mal à vivre selon les critères en usage dans la société française celles qui ne se plient pas aux règles de vie musulmanes sont assimilées à des prostituées... L’idéologie pernicieuse et les lois qui s’instaurent dans les quartiers s’implantent aussi dans les facultés, car les étudiants sont les premiers séduits. » Les tensions sont de plus en plus vives dans les facultés, où juifs et beurs s’affrontent autour de la question palestinienne, l’extrême gauche venant, comme à Nanterre ou à Jussieu, renforcer les musulmans. Cette guéguerre intra universitaire a culminé, le 16 décembre dernier, avec le vote, par le conseil d’administration de l’université Paris-VI, d’une motion réclamant, sous la pression d’un "comité Palestine", le gel des subventions versées par l’Europe aux universités israéliennes. L’EMF, quant à elle, affirme par la voix de son secrétaire général, refuser « d’importer en France le conflit israélo-palestinien ». Une visite au site de l’association relativise cependant cette sage affirmation. Tout en condamnant les actes de vandalisme perpétrés contre des lieux de culte juifs, les Etudiants musulmans de France y dénoncent « énergiquement les massacres perpétrés par les forces armées israéliennes à l’encontre de la population civile palestinienne, ainsi que les provocations répétées du gouvernement hébreu », et « déplorent le mutisme des instances religieuses juives de France, face à la répression sanglante et disproportionnée subie par le peuple palestinien ».Faut-il voir là une expression de l’"islam contextualisé" ?

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Publié par Sebastien

Délégué national de l’UNI
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