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Des origines de l’Université sinistrée (4) : massification, paupérisation et décadence

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Des origines de l'Université sinistrée (4) : massification, paupérisation et décadence

La situation de l’Université française est préoccupante, pour de multiples raisons dont celles déjà évoquées dans les précédents articles de cette série : cf. (1), (2) et (3). Mais ces explications ne suffisent pas encore à décrire les origines de la crise subie par l’institution universitaire française, au bout de soixante années d’une lente descente aux enfers. Trois phénomènes combinés ont accouché de l’Université de 2021 : la massification voulue par les gouvernements pour former une jeunesse nombreuse à employer ; une paupérisation scandaleuse par manque de moyens alloués ; et enfin, la décadence des enseignements dispensés, dont nous avons déjà entraperçu les origines politiques et idéologiques destructrices.

L’accroissement du nombre des étudiants entrant à l’Université est bien sûr dû à deux causes à priori positives : le baby-boom suivant la Deuxième Guerre mondiale et la volonté de les former le plus et le mieux possible en leur donnant accès aux lieux de formation d’excellence. A cette fin, de nouveaux établissements furent créés, à Paris et en Province, et des nouvelles filières proposées après le baccalauréat. L’universalité de l’enseignement obligea l’Education nationale et le ministère en charge de l’Université à ouvrir grandes les portes du Supérieur, puisque le principe de toute sélection fut rejeté. Le bac était le sésame universel, indispensable mais incontestable une fois obtenu. L’Etat espérait ainsi obtenir une jeunesse instruite, formée et apte à occuper les emplois nombreux disponibles durant les Trente Glorieuses, par ailleurs capable de mener une recherche utile aux développement de la Nation. Cette ambition se heurta bien vite aux aléas budgétaires, historiques et sociaux qui devaient secouer la fin des années soixante, Mai 68 en étant l’acmé à partir de laquelle débuta une décadence inexorable.

L’agitation politique de ce printemps-là obligea le pouvoir d’alors, puis ses successeurs tétanisés, à céder à toutes les revendications syndicales et politiques des mouvements de la gauche révolutionnaire. Mais cette défaite politique eut pour conséquence, comme en représailles, de priver l’Enseignement supérieur des crédits et des politiques de financements indispensables au maintien des moyens matériels et des dotations de recherche permettant à l’Université de conserver son rang dans la compétition intellectuelle mondiale. Les budgets stagnant, il fallut gérer une pénurie de plus en plus nocive et nuisible à la qualité des prestations fournies, qu’elles soient professorales ou scientifiques. Les budgets des missions d’enseignement et de recherche sont devenus largement insuffisants aujourd’hui pour produire et favoriser des découvertes majeures, des développements technologiques et des personnalités reconnus au niveau mondial. Les plus prometteurs s’en vont, courtisés ou déçus par la médiocrité de nos établissements et des perspectives à courte vue qu’on ose leur offrir.

Par ailleurs, le développement de la concurrence des grandes écoles et d’établissements supérieurs privés, sélectifs, adossés à des groupes aux finances solides ou à des mécénats au long court, assèche le recrutement des universités, d’où fuient les élèves les plus talentueux, ambitieux et industrieux. Des filières d’excellence publiques ont, elles aussi, comme un cruel aveu par l’Etat lui-même de la chute de son Université, étaient favorisées et développées pour contourner ou surmonter les lourdeurs technocratiques et idéologiques minant l’Université. Les perspectives de carrière y sont indiscutablement plus brillantes et assurées grâce à des partenariats public-privé que les démagogues universitaires ont rejeté pendant longtemps, comme un pacte insupportable avec le Diable capitaliste !

Des secteurs ont su se préserver relativement : les sciences exactes et leurs déclinaisons en IUT, les sciences médicales, le Droit, restent respectés du fait de leur organisation interne. Les enseignants concourent à l’Agrégation, les étudiants suivent de longs cursus exigeants, les laboratoires échangent avec les industriels, les filières économiques déterminent des formations adaptées au marché de l’emploi, le réalisme y est plus présent. Les observateurs savent à quoi servent ces études et les débouchés sont nombreux.

Mais les Humanités ? La pertinence de secteurs entiers de la recherche et de l’enseignement de ces filières est discutée par les recruteurs, qui, mis à part l’Etat, comprennent mal ou pas ou se désintéressent des contenus de diplômes aux intitulés abscons : de combien de sociologues, de philosophes, d’artistes en tout genre, de plasticiens, d’historiens, de linguistes en langues rares, d’archéologues, de musicologues et autres diplômés de ce type le secteur privé a-t-il besoin ? Une fois l’Education nationale fournie en enseignants, quels autres débouchés peut-on proposer à ces étudiants une fois leurs lauriers conquis de haute lutte ? En combien de temps, par quelle évaluation, avec quelle indulgence, ont-ils acquis leurs diplômes ? Après combien de grèves et de passe-droit ?

Enfin, le contenu parfois ahurissant de secteurs d’enseignement et de recherche ne contribue pas à asseoir le sérieux de filières, dont la décrédibilisation s’accroit au fur et à mesure des aventures intellectuelles. De sorte que, parqués dans des locaux vieillissants, dégradés, trop petits, mal pensés, mal gérés, perdus dans les méandres kafkaïens d’une institution à l’abandon, les étudiants se retrouvent diplômés sans savoir comment se placer sur un marché du travail saturé de surdiplômés écoeurés par les promesses non tenues et malheureux de ne pouvoir accomplir leurs rêves. Autant de frustrés devenus enseignants par défaut ou de chômeurs de longue durée à la motivation aléatoire...

Décrédibilisée, paupérisée, ridiculisée, traversée par mille courants abêtissants et infertiles, l’Université française mérite bien mieux. Et pour retrouver son lustre d’antan, tout doit être repris, réformé, de l’inscription aux diplômes, des enseignements à la recherche, des recrutements aux carrières, des financements à l’insertion professionnelle post diplômes, en partenariat avec les secteurs privé et public d’excellence.

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Publié par Philippe Morel

Adhérent depuis 1998.

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